"Des idées pour préserver le monde de la guerre" : Tribune de l’Ambassadeur de France (11/11/2018)

L’armistice signé le 11 novembre 1918 a mis fin à quatre années d’un conflit qui a été le premier véritablement mondial en touchant l’ensemble des continents, impliquant 74 pays. Il avait entraîné des millions de morts -1,7 million pour la seule France- et une dévastation jamais égalée dans l’histoire. Le traité de Versailles qui l’a suivi a ensuite inauguré une paix bancale qui dura à peine vingt ans. La Société des Nations, ancêtre de nos Nations Unies, ne parvint pas à prévenir la répétition du même drame. Nous ne revivons certes pas la même histoire, mais les résonances avec les années 1930, aujourd’hui, peuvent être troublantes et le président français vient de le relever, suscitant de la sorte un débat public sur la manière de faire en sorte que nous ne retombions jamais dans les dysfonctionnements qui ont amené le monde, une seconde fois, en 1939, vers une autre mécanique infernale.

Pour cette année 2018, qui marque le centenaire de l’armistice, le président Macron a souhaité une commémoration collective d’une ampleur inédite réunissant plus de 120 dignitaires étrangers, représentant les Etats belligérants, afin que le devoir de mémoire se diffuse le plus largement possible et pour que les erreurs du passé ne se reproduisent plus. C’est la conscience partagée du péril que constitue l’oubli qui explique pourquoi tant de chefs d’Etat et de gouvernement, environ 60, et tant de représentants d’organisation internationale ont répondu à son appel et viennent, dimanche 11 Novembre, à Paris, non seulement commémorer la fin de la guerre mais participer à un nouveau format de réflexion sur notre avenir commun, le Forum de Paris sur la paix.

UN NOUVEAU FORMAT POUR EMPÊCHER LES MENACES CONTRE LA PAIX

Ce nouveau cercle, qui se tiendra le même jour au niveau des Chefs d’Etat et de Gouvernement, puis, les deux jours suivants, au niveau des représentants des grandes institutions de leur pays, pour débattre de projets concrets, se veut un rendez-vous consacré à la gouvernance de notre planète. 2018 verra sa première session. Il se tiendra ensuite chaque année.

Il vise à souligner notre responsabilité collective. C’est un lieu de défense et d’adaptation du multilatéralisme. Son objectif est de faire avancer la cause de la paix par une meilleure gouvernance mondiale et de favoriser tout ce qui concourt à faire baisser les tensions internationales à travers cinq thématiques de travail : paix et sécurité, environnement, développement, numérique et nouvelles technologies, économie inclusive. C’est un lieu d’élaboration de propositions de solutions, où seront débattus par 10 000 acteurs de la gouvernance mondiale les projets concrets dont je parlais plus haut -120 ont été retenus- émanant du monde entier. Les échanges seront ouverts à la société civile, qui aura ainsi la possibilité de proposer des solutions innovantes en-dehors des schémas décisionnels classiques. L’idée est de faire connaître et de faire aboutir toute initiative utile à la paix.

LA CONTRIBUTION DU QATAR

Le Qatar ne pouvait être absent du Forum de Paris sur la paix. C’est donc tout naturellement que le président de la République a souhaité inviter l’émir. D’abord au nom des relations très étroites et amicales qui lient nos deux pays. Ensuite en raison de son attachement au droit, au multilatéralisme, au dialogue et à la médiation. Et, enfin, au vu de son rôle actif sur la scène internationale en faveur du développement. Nous sommes très honorés que l’Emir ait répondu à l’invitation du Président de la République. Nous nous réjouissons par ailleurs de l’excellent niveau de participation du Qatar avec la présence de représentants du Comité suprême pour l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, de la Fondation du Qatar, de l’organisation Education above all ou encore du Comité national pour les droits de l’Homme.

Il y a vingt ans, dans l’euphorie de la globalisation, un tel rendez-vous se serait ouvert dans l’optimisme. . L’état d’esprit est aujourd’hui plutôt à la circonspection. C’est pourquoi ce Forum a été imaginé, pour garantir que toutes les bonnes volontés, partout dans le monde, Etats ou acteurs privés, sont susceptibles de se mobiliser préventivement et activement, sur des objectifs communs, en faveur de l’action collective.

UNE FOI COMMUNE DANS LES VERTUS DU MULTILATERALISME

A l’heure de l’exacerbation de certaines tensions régionales, nous devons définir un agenda qui permette de traiter toutes les préoccupations par le dialogue et dans le respect du multilatéralisme. La France s’est, pour sa part, toujours montrée attachée au respect des accords signés et des engagements pris.
La France nourrit en tout état de cause la conviction forte que les Nations Unies demeurent l’un des meilleurs outils pour faire avancer la cause de la paix, loin des initiatives unilatérales.

C’est pourquoi, dans ses priorités, se trouve également la défense des institutions internationales existantes, dont on comprend l’importance quand elles s’affaiblissent. Quand le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué par des veto à répétition, quand certains lancent des offensives pour saper des organisations internationales, quand d’autres agissent seuls, dans le mépris du droit international et de la souveraineté des Etats, c’est un arrière-goût que l’on ressent, du temps d’un monde livré à la libre concurrence des puissances, où seuls quelques super-Etats entendent régler par la force le sort de tous. C’est pour cela que le président de la République a invité le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, à ouvrir le Forum de Paris sur la paix : l’ONU doit bien rester au centre de notre système de gouvernance – et toutes les organisations multilatérales seront présentes au Forum au plus haut niveau. Je tiens à cet égard à souligner le rôle du Qatar, qui constitue un soutien actif au système des Nations Unies, contribuant de la sorte à promouvoir et à défendre le multilatéralisme notamment au travers de programmes d’aide comme celui apporté à l’UNICEF, afin de venir en aide aux populations yéménites, ou encore à l’UNRWA, pour soutenir son action à Gaza.

Une autre priorité est de réformer les institutions multilatérales. Les pays du Sud se disent attachés au multilatéralisme mais remettent en question des institutions, créées à l’époque sans eux, qui reflètent un état ancien des équilibres du monde. C’est vrai aussi de la prise en compte des acteurs non-étatiques. Les questions comme le réchauffement climatique, la gouvernance de l’Internet ou de l’intelligence artificielle, mais aussi le développement, ne peuvent pas être seulement traitées par les Etats.

LA GOUVERNANCE DE L’INTERNET

A ce titre, la gouvernance de l’Internet et la cybersécurité constituent une autre préoccupation dans un monde où les menaces et les attaques cyber sont plus que jamais présentes. C’est pourquoi, parallèlement au Forum de Paris sur la Paix se tiendra la 13ème édition du Forum sur la Gouvernance de l’Internet. Le président de la République y lancera, le 12 novembre, un « appel pour la confiance et la sécurité dans le Cyberspace ». La France se réjouit de la présence du Qatar à cet événement.

La venue de l’émir à Paris, quelques mois seulement après sa visite en juillet, qui elle-même suivait la visite à Doha du président de la République en décembre dernier rappelle aussi, s’il est besoin, notre commun attachement à notre partenariat, qui sera prochainement haussé au niveau stratégique. Je me félicite à cet égard de plusieurs visites de haut niveau au Qatar dans l’année à venir. Je tiens à rappeler que notre coopération s’étend par ailleurs à de nombreux domaines : économique avec des échanges commerciaux qui ont bondi de 30% entre 2016 et 2017 ; culturel avec la perspective de l’année France-Qatar 2020 ; dans la lutte commune contre le terrorisme, marquée par notre déclaration d’intention de décembre 2017, relative à la lutte contre le terrorisme et son financement en décembre 2017. Plus que jamais, nos deux pays éprouvent le besoin d’œuvrer ensemble, pour eux-mêmes, mais également au-delà.

Franck Gellet, Ambassadeur de France au Qatar

Dernière modification : 12/11/2018

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